Horizon Omegaby Claude Oziard

« Les données sont dans les serveurs. La connaissance, entre vos deux oreilles. Une opinion sans les faits et la connaissance c'est du bruit. »

Ω 003Écologie

L'eau douce et les sécheresses en France : nappes, agriculture, conflits d'usage

66%

Part des points de mesure des nappes phréatiques sous les normales mensuelles au 1er octobre 2026, contre 31 % un an plus tôt.4

Introduction

De quoi parle-t-on ? L'eau douce dont dispose la France vient des pluies. Une partie s'évapore ou est absorbée par la végétation ; ce qui reste alimente les cours d'eau et les nappes souterraines1. Quand cette eau manque durablement par rapport à la normale, on parle de sécheresse. Les spécialistes en distinguent trois : la sécheresse météorologique, quand la pluie fait défaut ; la sécheresse agricole, quand les sols s'assèchent ; et la sécheresse hydrologique, quand les rivières et les nappes descendent bas47. Au passage, le mot « phréatique », qui désigne les nappes proches de la surface, vient du grec phréar, « puits »47.

Ce qui a changé. D'abord, la ressource elle-même a diminué : −14 % entre les périodes 1990–2001 et 2002–20181. Ensuite, les étés 2022 et 2026 ont conduit à des restrictions d'eau dans presque tous les départements7,12. Enfin, depuis 2023, les projets de grandes retenues agricoles, que leurs opposants appellent « bassines », donnent lieu à des manifestations et à des décisions de justice31,32,33.

Les questions traitées. Ce rapport suit trois fils. Où en sont les nappes et les cours d'eau ? Quelle place occupe l'agriculture, dans l'eau prélevée comme dans l'eau réellement consommée ? Et comment les règles arbitrent-elles entre les usages qui se disputent la ressource ? Viennent ensuite les conséquences probables, les incertitudes et cinq lectures politiques.

1Ce qui est

Lit de rivière à sec et rocailleux dans une forêt (Mullerthal, Luxembourg)
Photo : Anant Chandra / Unsplash

La ressource. Pour commencer, quelques ordres de grandeur. Entre 1990 et 2018, il est tombé en moyenne 930 mm de pluie par an en France métropolitaine. Une fois retirées l'évaporation et l'eau absorbée par les plantes, il en reste 380 mm : c'est la ressource renouvelable. Son volume annuel moyen est passé de 229 milliards de m³ sur 1990–2001 à 197 milliards de m³ sur 2002–2018, soit −14 %. Cette moyenne recouvre des situations différentes : la ressource est stable dans 60 % des sous-bassins, en baisse dans 23 % et en hausse dans 17 %1.

Les prélèvements. Reste à savoir qui puise dans cette ressource. En 2022, 29,1 milliards de m³ d'eau douce ont été prélevés en métropole, hors hydroélectricité3. Ils se répartissent ainsi :

  • refroidissement des centrales électriques : 45,6 % ;

  • eau potable : 18,3 % ;

  • alimentation des canaux : 16,6 % ;

  • agriculture : 12,2 % ;

  • industrie et autres activités : 7,3 %.

Ce total diminue depuis le milieu des années 20003.

La consommation. Ces chiffres ne disent pourtant pas tout, car une bonne partie de l'eau prélevée retourne aux rivières, par exemple après avoir refroidi une centrale. L'eau dite « consommée » est celle qui ne revient pas. Elle représente en moyenne 4,1 milliards de m³ par an sur 2010–2021, soit environ 15 % des prélèvements. La répartition n'est alors plus la même : l'agriculture en représente 58 %, l'eau potable 26 %, le refroidissement des centrales 12 % et l'industrie 4 %2.

L'irrigation. Côté agricole, la surface irriguée a progressé : de 1 578 000 hectares en 2010 à 1 811 000 hectares en 2020, soit +14,8 %. Cela représente environ 7 % de la surface agricole utilisée. Le maïs, fourrage compris, en occupe 38 %, et l'irrigation représente plus de 90 % des prélèvements agricoles13.

Les nappes. Pour suivre les nappes, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) compare chaque mois leur niveau aux valeurs habituelles de la saison. Les dernières années montrent des situations très variables :

  • au 1er mars 2023, 80 % des niveaux étaient modérément bas à très bas ; la nappe du Roussillon (Pyrénées-Orientales) connaissait une situation inédite depuis la création des seuils de gestion5 ;

  • un an plus tard, au 1er avril 2024, 58 % des points étaient au-dessus des normales et 27 % en dessous6 ;

  • au 1er octobre 2026, 66 % des points sont sous les normales, 18 % comparables et 16 % au-dessus, contre 31 % sous les normales au 1er octobre 2025. 81 % des niveaux sont en baisse. Le BRGM juge la situation comparable à celle de 2022, sur d'autres nappes, et prévoit une recharge retardée4.

Les sécheresses récentes. Ces niveaux bas ont des effets concrets, comme le montrent les trois dernières sécheresses.

  • 2022 : plus de 1 000 communes ont pris des mesures exceptionnelles pour l'eau potable, dont 343 ravitaillées par camion et 196 par bouteilles ; au 1er août, plus de 1 200 cours d'eau étaient à sec7.

  • 2023 : dans les Pyrénées-Orientales, 152 communes ont été placées en « crise » le 10 mai, après un déficit de pluie de 60 à 65 % sur douze mois9 ; au 8 septembre, 189 communes de France étaient privées d'eau potable8.

  • 2026 : l'été est le plus chaud mesuré depuis 1900 (24,0 °C, +3,6 °C par rapport à la normale), avec 53 jours de vague de chaleur et une pluie inférieure d'environ 40 % à la normale11. Au 3 septembre, 75 départements étaient en situation de crise et tous les départements de métropole étaient soumis à un arrêté de restriction12.

L'eau potable. Au robinet, une autre question se pose : celle des pertes en chemin. En 2024, le rendement moyen des réseaux est de 79 %, ce qui veut dire que 21 % de l'eau distribuée se perd en fuites, soit environ un litre sur cinq. Au 1er janvier 2025, l'eau coûte en moyenne 4,89 € par m³, assainissement compris, pour une consommation de 120 m³ par an14.

Les conflits d'usage. Quand la ressource se fait plus rare, les usages entrent en concurrence, et plusieurs dossiers l'illustrent.

  • Retenues agricoles. Le 25 mars 2023, à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), plus de 8 000 personnes ont manifesté contre une réserve ; environ 200 manifestants et 47 gendarmes ont été blessés31. Les tribunaux ont ensuite été saisis. Le 3 octobre 2023, le tribunal administratif de Poitiers a annulé deux projets totalisant 15 réserves, dans la Vienne et sur le bassin de l'Aume-Couture32. En décembre 2024, la cour administrative d'appel de Bordeaux a jugé illégales 4 des 16 réserves des Deux-Sèvres, faute de dérogation pour une espèce protégée, tout en estimant que le projet ne compromettait pas l'équilibre de la ressource33. En septembre 2025, elle a confirmé la réduction d'environ un quart des volumes d'irrigation autorisés dans le Marais poitevin, une réduction contestée par l'État, rejoint par quelque 800 acteurs agricoles locaux34. Dernier épisode en date : le 2 octobre 2026, la ministre de la Transition écologique a donné son accord à une dérogation qui permettrait de réautoriser la réserve de Sainte-Soline35.

  • Eau en bouteille. Une commission d'enquête du Sénat, présidée par Laurent Burgoa (LR) avec pour rapporteur Alexandre Ouizille (PS), a relevé en mai 2025 des traitements interdits de l'eau minérale chez Nestlé Waters et une « dissimulation » par l'État36.

  • Centres de données. Selon l'Arcep, les centres de données ont prélevé 575 000 m³ d'eau en France en 2024, 16 % de plus en trois ans44.

  • Au Parlement. En novembre 2023, une proposition de loi LFI de moratoire de dix ans sur les « méga-bassines » a été vidée de son contenu par 156 voix contre 104 : Renaissance, RN, MoDem, Horizons et LR ont voté pour la suppression ; LFI, PS, Écologistes et communistes contre40. Plus récemment, la loi Duplomb (2025) a fait l'objet d'une pétition de plus de deux millions de signatures, débattue à l'Assemblée le 11 février 202645 ; de leur côté, les Irrigants de France ont exprimé un « véritable soulagement » après la validation de son article 5 par le Conseil constitutionnel46.

Les règles. Pour encadrer ces usages, plusieurs textes se sont succédé en peu de temps.

  • Plan eau (30 mars 2023) : 53 mesures, dont l'objectif de réduire les prélèvements de 10 % d'ici 2030. Trois ans plus tard, les prélèvements de 2023 sont inférieurs d'environ 6,9 % à la moyenne 2018–2020 ; le ministère précise que 2020, 2022 et 2023 sont des années sèches et que ce bilan sera réévalué15.

  • Loi Duplomb (11 août 2025, du nom du sénateur LR Laurent Duplomb) : les retenues d'eau situées en zone de déficit d'eau pérenne sont présumées d'« intérêt général majeur ». Le Conseil constitutionnel a validé cette disposition le 7 août 2025, avec des réserves : pas de prélèvement dans les nappes à renouvellement lent, et une présomption qui peut être contestée38.

  • État des eaux : selon les données du cycle 2021–2027 (états des lieux de 2019), 43 % des eaux de surface françaises étaient en bon état écologique ; les premières tendances du cycle 2028–2033 indiquent une stagnation. La directive-cadre européenne sur l'eau fixe 2027 comme date limite15,42.

  • Union européenne : la stratégie de résilience de l'eau, adoptée le 4 juin 2025, vise au moins 10 % d'efficacité en plus dans l'usage de l'eau d'ici 203041.

  • Loi d'urgence agricole (promulguée le 18 août 2026) : elle fixe deux objectifs, doubler le stockage d'eau agricole d'ici 2035 et multiplier par 30 la réutilisation des eaux usées traitées d'ici 204039.

↔La France comparée

Ces chiffres prennent un autre relief quand on les compare à ceux des voisins de la France et des grandes économies. Trois indicateurs s'y prêtent, chacun avec sa définition.

La pression sur la ressource en Europe. Le premier indicateur est l'indice d'exploitation de l'eau (WEI+), calculé par l'Agence européenne pour l'environnement et publié par Eurostat. Il rapporte l'eau consommée, c'est-à-dire non restituée aux milieux, à la ressource renouvelable disponible. En 2022, année de sécheresse, il s'établit à 4,67 % en France, contre 6,78 % pour l'Union européenne. L'Allemagne est à un niveau proche (4,57 %), l'Espagne à 8,78 %, la Grèce à 13,99 % et l'Italie à 15,62 %49. Une précision s'impose toutefois : cette valeur annuelle nationale ne reflète pas la répartition inégale des ressources entre saisons et entre bassins, et peut masquer un stress hydrique saisonnier ou local49.

Indice d'exploitation de l'eau (WEI+), eau consommée en % de la ressource renouvelable (%)
Voir les données
PaysValeur
Italie15,62 %
Grèce13,99 %
Portugal10,09 %
Espagne8,78 %
Belgique6,87 %
Union européenne6,78 %
Pologne6,33 %
France4,67 %
Allemagne4,57 %
Pays-Bas3,99 %

Année : 2022 · Moyenne annuelle nationale ; Union européenne à 27 · Source49

Le niveau de stress hydrique dans le monde. Pour élargir la comparaison au-delà de l'Europe, on peut utiliser l'indicateur des Nations unies suivi par la FAO (objectif de développement durable 6.4.2). Attention, il ne mesure pas la même chose : il rapporte les prélèvements d'eau douce, et non la consommation, à la ressource disponible après les besoins des milieux. La France y est à 21,4 %, contre 35,4 % en Allemagne, 43,3 % en Espagne, 28,2 % aux États-Unis, 41,5 % en Chine, 36,6 % au Japon et 85,2 % en Corée du Sud50. Parmi les douze pays du graphique, seuls le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont un niveau plus bas que la France50.

Niveau de stress hydrique : prélèvements d'eau douce en % de la ressource disponible (%)
Voir les données
PaysValeur
Corée du Sud85,2 %
Inde66,5 %
Espagne43,3 %
Chine41,5 %
Japon36,6 %
Allemagne35,4 %
Pologne32,1 %
Italie29,7 %
États-Unis28,2 %
France21,4 %
Pays-Bas16,1 %
Royaume-Uni14,4 %

Année : 2021 · Données FAO (AQUASTAT) diffusées par la Banque mondiale ; pour plusieurs pays, la valeur reprend une estimation antérieure : 2015 ou avant pour les États-Unis, la Corée du Sud et l'Inde, 2016 pour le Royaume-Uni, 2019 pour l'Allemagne, 2020 pour la Chine, l'Espagne et le Japon · Source50

La part de l'agriculture dans les prélèvements. Dernier angle, la place de l'agriculture. Selon les données de la FAO, elle représente 10,3 % des prélèvements d'eau douce en France en 2021, contre 31,6 % dans l'Union européenne, 49,9 % dans l'OCDE et 71,3 % dans le monde51. Ce chiffre diffère de celui du SDES (12,2 % en 2022, métropole, hors hydroélectricité)3, car les périmètres et les années ne sont pas les mêmes. Surtout, il porte sur les prélèvements : comme on l'a vu, l'agriculture représente en France 58 % de l'eau consommée2.

Part de l'agriculture dans les prélèvements d'eau douce (%)
Voir les données
PaysValeur
Inde90,4 %
Monde71,3 %
Japon66,7 %
Espagne65,3 %
Chine62,1 %
Italie50,3 %
OCDE49,9 %
États-Unis39,7 %
Union européenne31,6 %
Pologne13,9 %
France10,3 %
Allemagne4,2 %

Année : 2021 · Données FAO (AQUASTAT) diffusées par la Banque mondiale ; certaines valeurs nationales reprennent une estimation antérieure · Source51

2Ce que disent les recherches

Échelles de mesure du niveau d'eau plantées sur la berge rocheuse d'une retenue
Photo : Marco J Haenssgen / Unsplash

Que peut-on attendre des prochaines décennies, et que savent les chercheurs des solutions discutées ? Les travaux disponibles portent sur six questions.

Les projections

Le programme de recherche Explore2 (2021–2025), mené notamment par l'INRAE, a projeté l'évolution des cours d'eau selon la trajectoire de réchauffement de référence, soit +2,7 °C en France en 2050 et +4 °C en 210017. Ses résultats dessinent une France où l'eau se répartit autrement selon les saisons et les régions :

  • les débits d'hiver augmenteraient de 10 à 25 % sur les deux tiers nord du pays à +2,7 °C ;

  • les débits d'été baisseraient d'environ 20 % à +4 °C ;

  • les débits d'étiage, les plus bas de l'année, baisseraient d'environ 15 % à +2,7 °C et d'environ 30 % à +4 °C, davantage au sud ;

  • la recharge des nappes s'améliorerait au nord-est et baisserait au sud-est.

Les sols suivent la même tendance. Selon Météo-France, l'été 2022, marqué par un record de sécheresse des sols, deviendrait un été normal après 2050 dans un scénario de fortes émissions10.

Qu'en est-il des sécheresses déjà observées ? Selon le réseau World Weather Attribution, qui mesure le rôle du changement climatique dans un événement donné, celui-ci a rendu la sécheresse des sols de 2022 en Europe de l'Ouest et du Centre 3 à 4 fois plus probable pour la zone des racines, et 5 à 6 fois pour la surface18. Une limite demeure cependant : les débits moyens varient naturellement d'environ 20 % d'une période de vingt ans à l'autre, ce qui rend les tendances difficiles à isoler48.

Les retenues de substitution : des conclusions divergentes

Sur les retenues, le débat scientifique reste ouvert. Une expertise collective des instituts publics de recherche agronomique (2016) conclut que leurs effets s'additionnent de l'amont vers l'aval et réduisent les débits ; elle n'a pas établi de seuil à partir duquel un bassin serait suréquipé19. Pour donner l'échelle, la France compte environ 800 000 retenues48.

Le cas de la Sèvre niortaise montre bien ces divergences. En 2022, le BRGM a modélisé l'effet des réserves prévues dans les Deux-Sèvres : selon cette expertise, elles amélioreraient les niveaux des nappes et les débits en été, dont environ +40 % pour le débit estival du Mignon. Le modèle est calé sur 2000–2011, sans changement climatique ni évaporation20,21. Une contre-expertise réalisée pour le collectif Bassines non merci arrive à une autre conclusion : elle estime l'incertitude du modèle à plus d'un mètre et calcule que le débit d'étiage du Mignon passerait de 0,3 à 0,45 m³/s, sous le seuil d'assec de 0,5 m³/s21.

Reste la question de l'évaporation. Pour une réserve de Mauzé-sur-le-Mignon, l'Académie d'agriculture de France (février 2024) estime l'évaporation brute à environ 12 % du volume par an, et les pertes nettes pendant la période d'utilisation à 3 % en année moyenne et 8 % en année sèche. Elle juge que l'évaporation « ne constitue pas un obstacle » à ces réserves, sous conditions de gouvernance et de suivi22.

L'agriculture et l'efficacité

Irriguer plus efficacement est souvent présenté comme un moyen d'économiser l'eau. Une analyse publiée dans Science (2018) nuance pourtant ce point : une irrigation plus efficace se traduit « rarement » par davantage d'eau disponible, car les économies servent souvent à irriguer plus de surface ou des cultures plus exigeantes, en l'absence de plafond de prélèvement24.

Côté demande, France Stratégie (janvier 2025) a projeté trois scénarios entre 2020 et 2050, avec un réchauffement de +2,4 °C. La consommation d'eau augmenterait de 102 % sans changement des politiques, de 72 % dans un scénario « politiques publiques » et de 10 % dans un scénario de rupture ; dans tous les cas, l'irrigation en deviendrait l'usage principal25. L'enjeu se lit aussi dans les rendements : en Occitanie, en 2022, celui du maïs non irrigué a baissé de 49 % par rapport à la moyenne 2017–2021, contre 10 % pour le maïs irrigué28.

La réutilisation des eaux usées

Autre levier étudié, la réutilisation des eaux sortant des stations d'épuration. La France en réutilise moins de 1 %, contre environ 15 % en Espagne, 10 % en Italie et 90 % en Israël selon Xerfi23 ; un organisme espagnol estime de son côté la part espagnole à environ 10 %43. L'Espagne s'appuie aussi sur le dessalement, qui lui fournit 540 millions de m³ par an43.

Les coûts

Les sécheresses ont aussi un coût. Celle de 2022 a représenté plus de 95 % des 3,9 milliards d'euros de sinistres catastrophes naturelles de l'année, principalement des fissures de maisons dues au retrait-gonflement des argiles26. Sur 2015–2023, ce coût dépasse en moyenne 1 milliard d'euros par an, contre 445 millions par an depuis 198227.

La production électrique est également concernée. Le 12 août 2026, 13 réacteurs nucléaires étaient arrêtés ou en baisse de puissance pour des contraintes environnementales (méduses à Gravelines, température ou débit des cours d'eau sur les autres sites), soit 20,4 % de la capacité du parc37.

Le prix et les comportements

Enfin, le prix et l'information peuvent-ils changer les habitudes ? À Dunkerque, où le prix du m³ augmente avec la consommation depuis 2012, la consommation totale d'un panel de 1 387 abonnés a baissé d'environ 9 %. Dans le détail, celle des petits consommateurs a augmenté de 11 % et celle des gros consommateurs a baissé de 12,8 % ; les familles nombreuses paient davantage29.

Les messages de sobriété ont aussi été testés. Aux États-Unis, chez environ 106 900 foyers (2007), un message comparant la consommation à celle des voisins l'a réduite d'environ 4,8 %. Des conseils techniques seuls l'ont réduite de 1 %, un effet non significatif statistiquement30.

3Conséquences probables

Des asperseurs irriguent un champ cultivé à Heddesheim (Allemagne)
Photo : Bernd Dittrich / Unsplash
1–2 ans

ÉcologiqueAu 1er mars 2027, plus de la moitié des points de mesure des nappes sont encore sous les normales dans le bulletin du BRGM.

recoupement
1–2 ans

ÉcologiqueLe prochain état des lieux officiel montre moins de 60 % des eaux de surface françaises en bon état écologique en 2027 (43 % selon les données du cycle 2021–2027), alors que la directive-cadre européenne fixe 2027 comme date limite.

recoupement
1–2 ans

SocialLa réserve de Sainte-Soline obtient sa dérogation « espèces protégées » et celle-ci fait l'objet d'un recours en justice avant fin 2027.

recoupement
1–2 ans

ÉconomiqueL'objectif du plan eau de 1 000 projets d'eaux non conventionnelles fin 2027 est atteint (508 installations fin février 2026, près de 500 projets en cours).

recoupement
5 ans

SocialAu moins un été entre 2027 et 2031, plus de la moitié des départements métropolitains sont simultanément en situation de crise.

recoupement
5 ans

ÉcologiqueLes prélèvements d'eau douce de 2030 sont inférieurs d'au moins 10 % à la moyenne 2018–2020, objectif du plan eau.

recoupement
5 ans

ÉconomiqueLe recensement agricole de 2030 mesure une surface irriguée supérieure à celle de 2020.

recoupement
10 ans et +

ÉconomiqueLe coût annuel moyen des sinistres sécheresse sur 2026–2035 dépasse 1 milliard d'euros.

recoupement
10 ans et +

SocialUne tarification progressive de l'eau est obligatoire dans toutes les communes de France en 2036.

recoupement

Échelle : quasi certain 99–100 % · très probable 90–99 % · probable 66–90 % · aussi probable qu'improbable 33–66 % · improbable 10–33 % · très improbable 0–10 %. « Étude » : chiffre publié ; « recoupement » : estimation d'Horizon Ω à partir des sources citées. La méthode.

4Incertitudes

Toutes ces données comportent des zones d'ombre, qu'il faut garder en tête avant d'en tirer des conclusions.

  • Variabilité des pluies. Une ou deux années humides suffisent à recharger les nappes, comme en 20246. Les tendances de long terme sont donc difficiles à isoler de la variabilité naturelle48.

  • Mesure des prélèvements. En Adour-Garonne, la moitié des 20 000 irrigants ne déclarent pas leurs prélèvements, selon la Cour des comptes16. Les chiffres agricoles sont donc des estimations.

  • Estimations. De même, les volumes consommés sont estimés, non mesurés ; le SDES les juge « par nature, plus fragiles »2.

  • Retenues. Les études disponibles divergent sur l'effet des retenues à l'échelle d'un bassin, et aucune ne combine changement climatique, évaporation et effet cumulé sur longue période19,20,21,22.

  • Effet rebond. L'effet des économies d'eau en agriculture dépend des règles de partage : sans plafond, elles peuvent être compensées par une extension de l'irrigation24.

  • Ce qui ferait basculer les scénarios : une succession d'hivers secs ou au contraire pluvieux, une décision de justice de principe sur les retenues, une révision des volumes autorisés par bassin, ou un changement des cultures irriguées.


Cinq lectures politiques

Partie interprétative. Chaque lecture est formulée comme ses défenseurs la présenteraient.

Gauche

Lecture du constat
l'eau est accaparée par quelques gros irrigants et des industriels de l'eau en bouteille [36], tandis que les ménages paient l'essentiel des redevances [16] et que des communes sont ravitaillées par camion [7].
Priorités
eau gérée comme un service public, accès garanti pour tous, contrôle démocratique des prélèvements.
Mesures
gestion publique de l'eau, gratuité des premiers m³ et tarification progressive, fin des autorisations de prélèvement aux embouteilleurs dans les nappes déficitaires, moratoire sur les retenues [40], soutien aux petites exploitations.

Écologiste

Lecture du constat
la baisse de la ressource [1] et les projections [17] montrent que le modèle agricole irrigué atteint ses limites. Les retenues privatisent une eau commune et retardent l'adaptation.
Priorités
sobriété, protection des nappes et des rivières, agroécologie, eau bien commun.
Mesures
moratoire sur les nouvelles retenues de substitution [40], cultures moins consommatrices, plafonds de prélèvement par bassin, protection des captages contre les pesticides, priorité à l'eau potable et aux milieux.

Centre social

Lecture du constat
l'eau est partagée entre usages qui doivent être arbitrés localement. Les ménages paient 75 % de la redevance pour prélèvement pour moins de 17 % des prélèvements [16].
Priorités
partage concerté, transition progressive de l'agriculture, protection des ménages modestes.
Mesures
application du plan eau [15], projets de territoire négociés avec tous les usagers, aides à l'irrigation conditionnées à des économies, tarification progressive avec premiers m³ à bas prix, rééquilibrage des redevances.

Centre capitaliste

Lecture du constat
le manque d'eau est d'abord un problème d'investissement et de gestion : fuites, faible réutilisation des eaux usées [14][23]. Les technologies existent.
Priorités
efficacité, innovation, sécurité d'approvisionnement des entreprises et de l'énergie.
Mesures
rénovation des réseaux, réutilisation des eaux usées sur le modèle espagnol [43], irrigation de précision, dessalement ciblé, prix de l'eau reflétant son coût, stockage encadré.

Droite

Lecture du constat
la sécheresse menace la souveraineté alimentaire. Les agriculteurs français subissent des restrictions et des normes que n'appliquent pas leurs concurrents, et la contestation des retenues a donné lieu à des violences [31].
Priorités
produire en France, sécuriser l'accès à l'eau des exploitations, faire respecter l'ordre public et les décisions administratives.
Mesures
stockage de l'eau d'hiver, simplification des procédures et présomption d'intérêt général [38][39], fermeté face aux occupations de chantiers, refus de ce que ce courant appelle l'« écologie punitive ».

Conclusion : ce qu'il faut retenir

Les points à retenir

  1. La ressource en eau renouvelable a baissé de 14 % entre 1990–2001 et 2002–2018 en France métropolitaine1.

  2. L'agriculture représente 12 % des prélèvements mais 58 % de la consommation d'eau, c'est-à-dire de l'eau non restituée aux milieux ; la surface irriguée a augmenté de 14,8 % entre 2010 et 20202,3,13.

  3. Les nappes sont basses à l'automne 2026 : 66 % des points de mesure sont sous les normales au 1er octobre, après l'été le plus chaud mesuré depuis 19004,11.

  4. Les projections Explore2 prévoient des étiages plus bas : environ −15 % à +2,7 °C et −30 % à +4 °C, avec des débits d'hiver en hausse dans le nord17.

  5. Les études sur les retenues de substitution divergent, et les tribunaux en ont annulé ou jugé illégales plusieurs depuis 202320,21,22,32,33.

Les échéances proches

  • Après le 18 octobre 2026 : décision sur la dérogation demandée pour la réserve de Sainte-Soline, à l'issue de la consultation du public close ce jour-là35.

  • Fin 2027 : date limite fixée par la directive-cadre européenne sur l'eau pour le bon état des eaux, et objectif de 1 000 projets d'eaux non conventionnelles du plan eau15,42.

  • Hiver 2026–2027 : période de recharge des nappes, retardée selon le BRGM4.

Les leviers étudiés : effets, effets de bord, contreparties

Stocker l'eau d'hiver dans des retenues de substitution

Où
Deux-Sèvres, Vienne, Charente-Maritime ; objectif national de doubler le stockage agricole d'ici 203539.
Effet modélisé
selon le BRGM, hausse des niveaux de nappe et des débits en été, dont environ +40 % pour le débit estival du Mignon ; résultat contesté par une contre-expertise20,21.
Effets de bord
3 à 8 % de pertes nettes par évaporation pour une réserve des Deux-Sèvres selon l'Académie d'agriculture22 ; effets cumulés sur les débits en aval19.
Contrepartie
contentieux et conflits ; la cour administrative d'appel de Bordeaux a jugé illégales 4 des 16 réserves des Deux-Sèvres en décembre 202433.
Évaluation
aucune étude ne combine changement climatique, évaporation et effet cumulé sur longue période20,21.

Réutiliser les eaux usées traitées

Où
objectif de 1 000 projets fin 2027 en France (508 installations valorisant des eaux non conventionnelles, toutes catégories, fin février 2026)15 ; Espagne, environ 15 % des eaux usées réutilisées23.
Effet recherché
réduire les prélèvements dans les cours d'eau et les nappes.
Effets de bord
une eau réutilisée n'est plus rejetée dans la rivière, ce qui réduit son débit en aval (non chiffré dans les sources de ce rapport).
Évaluation
aucune évaluation nationale de l'effet sur les prélèvements ne figure dans les sources de ce rapport.

Réduire les fuites des réseaux

Constat associé
21 % de l'eau potable distribuée est perdue14.
Effet mesuré
109 des 170 collectivités dont le rendement était inférieur à 50 % ont dépassé ce seuil depuis 202315.
Contrepartie
un coût en partie financé par les agences de l'eau, qui ont dépensé 1,39 milliard d'euros pour l'ensemble du plan eau depuis 202315.

Instaurer une tarification progressive

Effet mesuré
−9 % de consommation totale à Dunkerque29.
Effets de bord
hausse de la consommation des petits consommateurs (+11 %) ; les familles nombreuses paient davantage29.
Évaluation
le plan eau a donné lieu à un avis du Conseil économique, social et environnemental sur la tarification progressive (novembre 2023) ; le bilan à trois ans ne donne pas son degré d'application15.

Améliorer l'efficacité de l'irrigation

Effet recherché
produire autant avec moins d'eau.
Absence d'effet
selon une analyse publiée dans Science, une irrigation plus efficace libère rarement de l'eau pour les autres usages, faute de plafond de prélèvement24.

Restreindre les usages pendant les sécheresses

Où
arrêtés préfectoraux ; tous les départements de métropole en 202612.
Effet recherché
préserver l'eau potable et les milieux.
Contrepartie
en 2023, dans les Pyrénées-Orientales, interdiction des prélèvements agricoles sauf abreuvement et suspension de la pose de piscines9.
Évaluation
aucune évaluation chiffrée des volumes économisés ne figure dans les sources de ce rapport.

Glossaire

Arrêté sécheresse
décision du préfet qui restreint les usages de l'eau selon quatre niveaux (vigilance, alerte, alerte renforcée, crise).
Assec
état d'un cours d'eau dont le lit est à sec.
BRGM
Bureau de recherches géologiques et minières, organisme public qui suit le niveau des nappes.
Consommation d'eau
part de l'eau prélevée qui n'est pas restituée aux milieux, par exemple évaporée ou absorbée par les plantes2.
Directive-cadre sur l'eau
texte européen de 2000 qui fixe un objectif de bon état des eaux, au plus tard en 2027.
Eaux non conventionnelles
eaux autres que celles des rivières et des nappes : eaux usées traitées, eaux de pluie, eaux de process industriel.
Étiage
période où le débit d'un cours d'eau est au plus bas, en général en fin d'été.
Évapotranspiration
eau qui retourne à l'atmosphère par évaporation des sols et transpiration des plantes.
Nappe phréatique
eau souterraine proche de la surface, contenue dans les roches poreuses, accessible par des puits47.
Normales
valeurs habituelles d'un indicateur pour une période de l'année, calculées sur une longue série de mesures.
Prélèvement d'eau
volume d'eau retiré d'un cours d'eau ou d'une nappe, qu'il soit ensuite restitué ou non3.
Recharge
remplissage des nappes par l'infiltration des pluies, surtout de l'automne au printemps.
Recoupement
dans ce rapport, estimation de probabilité faite par Horizon Ω à partir de plusieurs sources.
Redevance pour prélèvement
taxe versée aux agences de l'eau par ceux qui prélèvent de l'eau.
Rendement d'un réseau
part de l'eau introduite dans un réseau de distribution qui arrive aux usagers14.
Retenue de substitution
réservoir rempli en hiver, en général par pompage dans une nappe, pour irriguer en été à la place de prélèvements estivaux.
Retrait-gonflement des argiles
variation du volume des sols argileux selon leur humidité, qui fissure les bâtiments en période de sécheresse.
Ressource renouvelable
eau des pluies et des fleuves entrants qui reste disponible après évapotranspiration1.
Réutilisation des eaux usées traitées
utilisation, pour l'irrigation ou l'industrie, d'eau sortie d'une station d'épuration au lieu de la rejeter dans la rivière.
Surface agricole utilisée
surface consacrée à la production agricole (terres cultivées, prairies, cultures permanentes).
Tarification progressive
tarif dans lequel le prix du m³ augmente avec la quantité consommée.

C.O.