Ω 001Sciences & technologies

La surcharge informationnelle : attention, croyances et appartenance

47s

Durée moyenne d'attention portée à un même écran, au travail, avant de passer à autre chose (études 2016–2020), contre environ 2 min 30 en 2003–2004.1

1Ce qui est

Passagers d'une rame de métro à Singapour, chacun sur son téléphone
Photo : Carl Tronders / Unsplash

Le volume. Début 2025, la planète compte 5,56 milliards d'internautes. Un adulte connecté passe en moyenne 6 h 38 par jour en ligne2.

L'attention individuelle. La psychologue Gloria Mark (université de Californie à Irvine) mesure depuis 2003 le temps que des personnes passent sur un même écran avant de basculer vers un autre. La moyenne est passée d'environ 2 min 30 (2003–2004) à 47 secondes (2016–2020). Reprendre une tâche après une interruption peut prendre près d'une demi-heure1. Ces mesures portent sur des travailleurs de bureau, pas sur l'ensemble de la population.

L'attention collective. Les sujets qui occupent l'espace public se renouvellent plus vite. Sur Twitter, un mot-dièse restait en moyenne 17,5 heures dans le top 50 en 2013, contre 11,9 heures en 2016. La même accélération apparaît dans les ventes de livres, le box-office, les recherches Google et Reddit, mais pas sur Wikipédia ni dans les citations scientifiques3.

La lassitude. En 2024, 39 % des personnes interrogées dans l'ensemble des marchés étudiés se disent « épuisées » par la quantité d'informations, contre 28 % en 2019 (sur un nombre de pays plus réduit). 39 % évitent parfois ou souvent l'actualité, le plus haut niveau depuis que la question est posée (2017)4.

Les jeunes, la lecture et l'école.

  • En France, les 7–19 ans passent 3 h 11 par jour sur les écrans et 19 minutes à lire pour le plaisir. 27 % des jeunes qui ne lisent pas pour le plaisir disent avoir du mal à se concentrer, 10 points de plus qu'en 20225.

  • Dans les pays de l'OCDE, 65 % des élèves de 15 ans disent être distraits par leur propre appareil numérique pendant certains cours de mathématiques. Ceux que distraient les appareils des autres obtiennent 15 points de moins en mathématiques (PISA 2022)6.

  • Chez les adultes, la littératie a reculé ou stagné en dix ans dans la plupart des 31 pays de l'enquête PIAAC 2023 ; seules la Finlande et le Danemark progressent nettement7.

L'économie. En 2025, Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) a réalisé 200,97 milliards de dollars de chiffre d'affaires, presque entièrement issu de la publicité, avec 3,58 milliards d'utilisateurs quotidiens de ses applications en décembre 20258. Alphabet (Google, YouTube) a dépassé 400 milliards de dollars ; la publicité Google a rapporté 82,3 milliards au seul dernier trimestre9.

La régulation.

  • Australie : depuis le 10 décembre 2025, dix plateformes doivent prendre des « mesures raisonnables » pour empêcher les moins de 16 ans d'avoir un compte ; certaines messageries et applications de jeu en sont exemptées. Amende maximale pour une plateforme : 49,5 millions de dollars australiens10.

  • France : la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été adoptée le 21 juillet 2026. Elle s'applique aux nouveaux comptes dès septembre 2026, à tous les comptes en janvier 202711.

  • Union européenne : le 6 février 2026, la Commission a estimé à titre préliminaire que la conception de TikTok (défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandations personnalisées) enfreint le règlement sur les services numériques. L'amende peut atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial. Une enquête comparable vise Meta depuis 202412.

2Ce que disent les recherches

Écrans publicitaires de Times Square, New York, la nuit
Photo : Andrae Ricketts / Unsplash

Attention et mémoire

  • Le résidu attentionnel. Quand on passe d'une tâche A à une tâche B, une part de l'attention reste sur A, surtout si A est inachevée ou si l'on sait devoir y revenir. La performance sur B baisse13.

  • Le multitâche médiatique. Une revue de dix ans d'études : environ la moitié trouve que les grands utilisateurs multitâches ont une mémoire de travail et une attention soutenue plus faibles ; l'autre moitié ne trouve pas de différence ; aucune ne trouve d'effet positif. Le sens de la causalité n'est pas établi14.

  • Le téléphone posé sur la table. Une étude de 2017 concluait que la simple présence du smartphone réduit la mémoire de travail disponible15. Une réplication partielle de 2021 (302 personnes), qui mesurait la mémoire à court terme, n'a pas retrouvé d'effet d'ensemble15.

  • Lire sur écran. Une méta-analyse de 54 études (171 055 participants) trouve une compréhension un peu meilleure sur papier pour les textes informatifs, mais pas pour les textes narratifs. L'écart augmente quand le temps est limité, et il a grandi au fil des années de publication16.

  • Le « cerveau en ligne ». Une revue de 2019 propose des modèles de la façon dont internet pourrait modifier l'attention, la mémoire et la cognition sociale, de manière passagère ou durable. Elle ne mesure pas directement de modification de la structure du cerveau17.

Récompense et conformité

  • Chez 32 adolescents de 13 à 18 ans, voir une photo très « aimée » active le noyau accumbens, une zone du circuit de la récompense. Les adolescents « aiment » davantage une photo qui a déjà beaucoup de mentions, y compris quand elle montre des conduites à risque18.

Biais de diffusion : ce qui circule le plus

  • Sur Twitter (126 000 cascades, 2006–2017), une fausse information avait 70 % de chances de plus d'être repartagée qu'une vraie. Ce sont les humains, pas les robots, qui expliquent cet écart. Les réponses aux fausses nouvelles expriment davantage de surprise, de peur et de dégoût19.

  • Sur Twitter, à propos des armes, du mariage homosexuel et du climat, chaque mot à la fois moral et émotionnel augmente la diffusion d'un message d'environ 20 % (563 312 messages). L'effet joue surtout à l'intérieur de chaque camp20.

  • Sur près de 3 millions de publications Facebook et Twitter, chaque mot désignant le camp politique adverse augmente les chances de partage de 35 à 57 % (médias) et de 65 à 180 % (élus du Congrès américain)21.

  • Les utilisateurs récompensés par des « j'aime » pour un message indigné expriment ensuite davantage d'indignation (12,7 millions de messages, 7 331 comptes). Les personnes aux réseaux modérés sont les plus sensibles à cette récompense22.

Appartenance

  • 80 % des adolescents américains de 13 à 17 ans (printemps 2022) disent que les réseaux les rendent plus proches de la vie de leurs amis et 67 % y trouvent du soutien. 38 % se disent submergés par les conflits qu'ils y voient, 29 % ressentent une pression à publier des contenus qui plaisent23.

  • Pendant l'élection américaine de 2020, passer à un fil chronologique pendant trois mois sur Facebook et Instagram a réduit le temps passé. Les utilisateurs ont vu davantage de contenus politiques et de contenus peu fiables, et moins de contenus incivils sur Facebook. La polarisation politique n'a pas changé24.

  • Le lien entre réseaux sociaux et santé mentale des adolescents est débattu. Jonathan Haidt défend un lien causal ; Candice Odgers juge que les études montrent des associations nulles, faibles ou mixtes25.

  • Deux études, l'une expérimentale, l'autre quasi expérimentale, vont dans le sens d'un effet. Chez 2 844 adultes américains tirés au sort, désactiver Facebook pendant quatre semaines (2018) a augmenté le bien-être déclaré et réduit la polarisation politique, mais aussi la connaissance de l'actualité32. Dans les universités américaines, l'arrivée de Facebook a été suivie d'une dégradation de plusieurs indicateurs de santé mentale des étudiants, dont la dépression33.

  • À l'inverse, une étude observationnelle menée dans 30 établissements secondaires anglais (1 227 élèves de 12 à 15 ans) ne trouve pas de meilleur bien-être là où le téléphone est interdit à l'école26.

Saturation et changement de sujet rapide : des exemples

La recherche décrit l'usage délibéré du volume et de la vitesse chez des acteurs de pays et de bords différents. Trois exemples documentés :

  • Diversion organisée. En Chine, l'administration fabriquerait jusqu'à 448 millions de commentaires par an sur les réseaux sociaux (estimation de 2017). Ils ne débattent pas : ils détournent l'attention vers d'autres sujets lors des moments sensibles34.

  • Saturation. Le modèle de la « lance à incendie de mensonges » décrit par la RAND (2016) à propos de la propagande russe repose sur quatre traits : volume élevé sur de nombreux canaux, diffusion rapide, continue et répétitive, absence d'engagement envers la réalité et envers la cohérence27. Aux États-Unis, Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, a résumé en 2018 sa stratégie face aux médias par la formule « inonder la zone » (flood the zone)35.

  • Crise sanitaire. L'OMS a nommé « infodémie » l'excès d'informations, vraies ou fausses, pendant une épidémie ; elle y associe confusion, comportements à risque et défiance envers les autorités de santé28.

Revenus et coûts

  • Revenus. Les deux premiers groupes du secteur tirent l'essentiel de leurs revenus de la publicité, dont le volume dépend du nombre d'annonces vues, donc du temps passé et des contenus parcourus8,9. Herbert Simon notait dès 1971 qu'« une abondance d'information crée une pauvreté d'attention »29.

  • Usage stratégique. Des acteurs étatiques ou politiques utilisent le volume et la vitesse pour orienter ou disperser l'attention27,34,35.

  • Coûts. Ils pèsent sur le temps et la concentration des usagers1,13, sur l'école6 et sur la confiance envers les autorités de santé en période d'épidémie28.

3Conséquences probables

1–2 ans

ÉconomiqueLes revenus publicitaires annuels de Meta et d'Alphabet progressent en 2026 et en 2027 par rapport à l'année précédente.

recoupement
1–2 ans

SocialAu moins deux autres pays de l'UE adoptent définitivement d'ici fin 2027 une loi interdisant l'ouverture d'un compte de réseau social avant un âge donné, avec vérification d'âge.

recoupement
1–2 ans

ÉconomiqueLa Commission européenne adopte d'ici fin 2027 au moins une décision de non-conformité visant la conception addictive d'une plateforme.

recoupement
5 ans

SocialLa prochaine enquête du CNL mesure moins de 19 minutes de lecture de loisir par jour chez les 7–19 ans.

recoupement
5 ans

SocialLe Digital News Report 2031 mesure un évitement de l'actualité supérieur à 35 % en moyenne des marchés étudiés.

recoupement
5 ans

ÉcologiqueLa consommation électrique mondiale des centres de données dépasse 800 TWh en 2030 (415 TWh en 2024 ; 945 TWh dans la projection centrale de l'AIE).

étude 30
10 ans et +

ÉconomiqueEn 2036, la publicité représente encore plus de la moitié du chiffre d'affaires de Meta.

recoupement
10 ans et +

SocialLe prochain cycle PIAAC montre un recul moyen de la littératie des adultes dans les pays présents aux deux cycles.

recoupement
10 ans et +

SocialL'OMS ou une académie nationale des sciences conclut à un lien causal entre usage des réseaux sociaux et troubles de santé mentale des adolescents.

recoupement
Un jeune enfant lit un livre devant des étagères de bibliothèque
Photo : Arthur Tseng / Unsplash

Échelle : quasi certain 99–100 % · très probable 90–99 % · probable 66–90 % · aussi probable qu'improbable 33–66 % · improbable 10–33 % · très improbable 0–10 %. « Étude » : chiffre publié ; « recoupement » : estimation d'Horizon Ω à partir des sources citées. La méthode.

4Incertitudes

  • Corrélation ou causalité. La plupart des études mesurent des associations. On ne sait pas toujours si l'usage intensif dégrade l'attention ou si les personnes moins concentrées utilisent davantage les écrans14,25.

  • Réplications. Plusieurs résultats très cités n'ont pas été retrouvés ou l'ont été partiellement15. Les chiffres isolés doivent être lus avec prudence.

  • Mesure de l'attention. Les 47 secondes concernent le travail sur écran, pas la capacité de concentration en général1.

  • Contenus générés par IA. Leur part dans le volume total et leur effet sur la surcharge ne sont pas encore mesurés de façon fiable.

  • Efficacité des lois. On ne sait pas encore si la vérification d'âge sera contournée à grande échelle ; l'Estonie s'oppose à ces interdictions pour cette raison31.

  • Adaptation. Les usagers peuvent développer de nouvelles compétences de tri. Les bénéfices de l'accès élargi au savoir ne sont pas mesurés dans ce rapport et restent difficiles à mettre en balance avec les coûts.

  • Ce qui ferait basculer les scénarios : un changement de modèle économique des plateformes, une décision européenne contraignante sur la conception, ou des preuves causales solides dans un sens ou dans l'autre.


Cinq lectures politiques

Partie interprétative. Chaque lecture est formulée comme ses défenseurs la présenteraient.

Droite

Lecture du constat
la surcharge affaiblit la transmission, l'autorité de l'école et de la famille, et la cohésion nationale. Des plateformes américaines et chinoises façonnent l'attention des enfants français.
Priorités
protéger l'enfance, restaurer l'autorité, défendre la souveraineté sur l'espace numérique, contrer les ingérences étrangères.
Mesures
interdictions d'âge strictes, téléphone banni à l'école, contrôle national des plateformes ; défense de la liberté d'expression face à une modération confiée aux plateformes ou à Bruxelles.

Centre capitaliste

Lecture du constat
le numérique a ouvert un accès au savoir sans précédent, financé par la publicité. Les excès de conception sont réels mais corrigibles.
Priorités
préserver l'innovation, la compétitivité européenne et la liberté de choix des usagers.
Mesures
transparence des algorithmes, outils de contrôle pour les familles, éducation aux médias, vérification d'âge interopérable ; éviter une sur-réglementation qui avantagerait les acteurs non européens.

Centre social

Lecture du constat
le marché ne corrige pas seul la captation de l'attention ; la régulation européenne existe et doit être appliquée.
Priorités
protéger les mineurs et les salariés, soutenir l'école et l'information de qualité, avancer par étapes.
Mesures
application ferme du règlement sur les services numériques, éducation aux médias, droit à la déconnexion renforcé, financement des médias de service public.

Écologiste

Lecture du constat
l'attention est un bien commun épuisable. La course au temps d'écran alimente la publicité, donc la consommation, et une demande électrique croissante.
Priorités
sobriété numérique, temps long, santé et lien social hors écran.
Mesures
désactivation par défaut du défilement infini et de la lecture automatique, limites à la publicité ciblée, encadrement de la croissance des centres de données, soutien aux usages sobres.

Gauche

Lecture du constat
quelques entreprises tirent des profits considérables de l'attention gratuite des usagers. Pour ce courant, les familles les moins dotées sont les moins protégées.
Priorités
réduire les inégalités face au numérique, défendre les services publics et les travailleurs du secteur.
Mesures
taxation des grandes plateformes, régulation publique des algorithmes, plateformes publiques ou non lucratives, investissement dans l'école, les bibliothèques et les droits des modérateurs.

C.O.